Création en octobre 2018 au Théâtre de Chelles.

L’ÉCOLE DES FEMMES

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Molière naît à la Noël 1662. Il a quarante ans, et c’est dans L’École des Femmes. Avec cette pièce commence la décennie fabuleuse, où il va sortir, entre le brelan d’as du début, Tartuffe (64), Dom Juan (65), Le Misanthrope (66), et la paire de la fin, Les Fourberies de Scapin (71), Les Femmes Savantes (72), le full de légende qui transforme et transcende la comédie.

Quatre ans après son retour à Paris, tous les Molières, le dramaturge, l’acteur, le patron, triomphent : une nouvelle salle au Palais-Royal, une série sans pareille de représentations à guichets fermés, le brevet royal de l’excellence poétique, avec recettes et pension correspondantes. Tout cela payé cher. Paris a toujours été Paris, une bonne querelle, sinon rien. Celle à laquelle donne lieu L’École des Femmes est fracassante, c’est à son occasion que se forme la coalition, qui désormais ne lâchera plus Molière, des dévots, prudes, jaloux, aigris, dépassés, dogmatiques, tous unis pour fustiger sa vulgarité, pour dénoncer son impudicité (voyez son mariage tout neuf avec la trop jeune, trop proche, Armande Béjart), pour essayer de le pousser à la faute (un qui lui retourne la perruque sur la tête, l’autre qui lui prend le visage pour le frotter jusqu’au sang sur les boutons de son habit, étranges façons d’exprimer leur « chagrin délicat », comme dit drôlement leur victime) !

La saison de 1663 résonne jusqu’à la fureur du bruit de cette École. Mais si on la « fronde » ainsi à outrance, c’est parce qu’un événement considérable y a lieu – la migration de Molière vers son génie. L’École des Femmes accomplit le saut de Molière, et du genre comique, hors et en avant de lui. Il n’abandonne pas son répertoire de l’illustre Théâtre, il le somme au contraire, et consomme, avec jubilation, tout entier, genres, parlures, types, rires, mais c’est pour emporter tout ce monde vers un prototype exploratoire de comédie radicale, qui, sitôt esquissée dans son mixte de violence et d’exquisité, touche dans le spectateur quelque chose d’imparable.

Marion Noone et Christian Esnay

La pièce secoue parce qu’elle est plus que l’histoire d’un ridicule, elle est celle d’un monstre. Avant Orgon et Alceste, Arnolphe est « le premier homme dangereux » chez Molière (P. Malandain), en tant qu’il est celui-qui-sait-et-qui-peut-tout. Molière repeint aux couleurs d’une folie spéciale, et extrême, le vieux pitch du cocu.

Comment peut-on se vanter de devenir le premier homme épargné par l’infidélité, quand on s’appelle comme le saint patron des cocus ! Les cornes qui le dégoûtent d’avance, c’est comme s’il les avait déjà, ce n’est qu’une question d’heure. L’heure, justement, que nous passons, nous, spectateurs, à voir chaque geste qu’il fait pour les éviter les rapprocher de son front. Ce personnage aux vains efforts et aux lumières vacillantes, c’est celui de la « précaution inutile », qui a toujours été, et sera encore longtemps, la ressource inépuisable de la comédie. Dès le début, son ami Chrysalde l’a prévenu, gare au retour de la raillerie sur le railleur, au « revers de satire ». C’est en effet qu’Arnolphe aimante vers lui cette vengeance du rire, à force de rire, inquiétant de pitié méprisante, sur tous les pauvres hommes trompés – sauf, décidément, lui.

Pourtant c’est moins l’orgueil qui va être châtié dans le maître d’école que le dessein qu’il a, et le projet qu’il exécute, pour avoir raison envers et contre tous. C’est cet amour, effrayant de calcul et de certitude, qui l’a pris pour une enfant de quatre ans, et qui lui a fait de longue main la préparer à son lointain âge de femme et d’épouse, « selon (s)a politique ». Dans son absolue supériorité obsessionnelle, il conspire la formation, à son unique profit, d’un être modelé tel « un morceau de cire », pour ne connaître qu’une seule empreinte, la sienne, à quoi se bornera tout l’horizon de sa vie. Lui, sera tout pour elle, parce qu’elle ne sera, ne saura, rien que lui. On trouve plus tard au théâtre (Marivaux) des laboratoires artificiels pas forcément moins inquiétants, mais au moins auront-ils pour mobile d’explorer l’énigme de l’homme (La Dispute). Rien de cette recherche intellectuelle, de ce prurit de découverte, chez Arnolphe, parce que lui, ne doute de rien. Il possède un savoir a priori qu’il vérifie avec une joie mauvaise. Et il l’applique, en déroulant minutieusement son protocole d’asepsie et de prophylaxie, de sorte à usiner, en pleine fière conscience, cette chose idéale, un être sans personnalité, produit d’un nettoyage mental radical. Ses raisons et ses ruses sont toutes meilleures les unes que les autres, ce bourreau du réel sait même passer en homme pragmatique les compromis nécessaires avec lui, il consent à payer le prix du rêve par la restriction de ses plaisirs à venir. À coups d’ordonnances, Arnolphe fabrique ainsi avec « amour » (une espèce intolérable d’amour), pour le futur de son objet d’ « amour » (d’intolérable possession), un « amour » à basse tension (un intolérable lien décérébré, dévitalisé), et une histoire prescrite (une privation intolérable du temps), une conscience amputée (une ignorance intolérable, ignorante même de son ignorance), qui devront lui, et leur, suffire.

Arnolphe : Christian Esnay
Agnès : Marion Noone
Horace : Jacques Merle
Georgette, Oronte : Rose Mary D’Orros
Alain, Le notaire, Enrique : Olivier Ruidavet
Chrysalde : Gérard Dumesnil
  • Age conseillé : À partir de 13 ans (le texte est au programme de la 3ème).
  • Durée : 2h05

Production les Géotrupes

Accueil en résidence de création au cube à Hérisson.

Avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication Drac Ile de France,

Les Géotrupes sont conventionnés par la Drac Ile de France.